Souvenir Français Comite de Barcelona

Espagne

PAROLES DE POILUS - LETTRES ET CARNETS DU FRONT 1914 - 1918 

2 novembre 1914

Mes hommes trouvent mille petits moyens ingénieux pour se distraire; actuellement, la fabrication de bagues en aluminium fait fureur: ils les taillent dans des fusées d’obus, les Boches fournissant ainsi la matière première «à l’oeil»! Certains sont devenus très habiles et je porte moi-même une jolie bague parfaitement ciselée et gravée par un légionnaire.

Marcel Planquette.

 

1915

Je ne sais pas si je pourrais dormir dans un lit à présent, on est habitué à coucher par terre ou sur la paille quand on peut en trouver. Il y a bien deux mois que je ne me suis pas déshabillé, et j’ai enlevé mes souliers cette nuit pour dormir; il y avait au moins quinze jours que je ne les avais pas quittés. Je vais te donner quelques détails comment nous avons passé la nuit dans la tranchée. Celle que nous avons occupée a une longueur de cent mètres à peu près, construite à la lisière d’un petit bois (…); elle est profonde d’un mètre, la terre rejetée en avant, ce qui fait que l’on peut passer debout sans être vu. La largeur est généralement de quinze centimètres et l’on fait de place en place des endroits un peu plus larges de façon à pouvoir se croiser quand on se rencontre. Dans le fond de la tranchée et sous le terrain, on creuse de petites caves où un homme peut tenir couché, c’est pour se garantir des éclats d’obus.

Adolphe Wegel.

 

4 décembre 1914

Ma bien chère Lucie,

Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé, voici pourquoi: Le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m’ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J’ai profité d’un moment de bousculade pour m’échapper des mains des Allemands. J’ai suivi mes camarades, et ensuite, j’ai été accusé d’abandon de poste en présence de l’ennemi. Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra avec ce qu’il y a dedans. (..) Je meurs innocent du crime d’abandon de poste qui m’est reproché. Si au lieu de m’échapper des Allemands, j’étais resté prisonnier, j’aurais encore la vie sauve. C’est la fatalité. Ma dernière pensée, à toi, jusqu’au bout.

Henry Floch

 

Le 13 novembre 1918

Chers parents (…)

Le 9, à 10 heures du matin on faisait une attaque terrible dans la plaine de Woëvre. Nous y laissons trois quarts de la compagnie, il nous est impossible de nous replier sur nos lignes; nous restons dans l’eau trentesix heures sans pouvoir lever la tête; dans la nuit du 10, nous reculons à 1 km de Dieppe; nous passons la dernière nuit de guerre le matin au petit jour puisque le reste de nous autres est évacué; on ne peut plus se tenir sur nos jambes; j’ai le pied gauche noir comme du charbon et tout le corps tout violet; il est grand temps qu’il vienne une décision, où tout le monde reste dans les marais, les brancardiers ne pouvant plus marcher car le Boche tire toujours; la plaine est plate comme un billard. A 9 heures du matin, le 11  on vient nous avertir que tout est signé et que cela finit à 11 heures, deux heures qui parurent durer des jours entiers. Enfin, 11 heures arrivent; d’un seul coup, tout s’arrête, c’est incroyable. Nous attendons 2 heures  tout est bien fini; alors la triste corvée commence, d’aller chercher les camarades qui y sont restés.

Eugène

 

  *Eugène Poézévara avait dix-huit ans en 1914. Il écrivait souvent à ses parents, des Bretons qui habitaient à Mantes-la-Jolie. Eugène a été gazé sur le front, et il est mort d’épuisement dans les années 20.

 

Verdun, Le 18 mars 1916,

Ma chérie,

Je t'écris pour te dire que je ne reviendrai pas de la guerre. S'il te plaît, ne pleure pas, sois forte. Le dernier assaut m'a coûté mon pied gauche et ma blessure s'est infectée. Les médecins disent qu'il ne me reste que quelques jours à vivre. Quand cette lettre te parviendra, je serai peut-être déjà mort. Je vais te raconter comment j'ai été blessé. Il y a trois jours, nos généraux nous ont ordonné d'attaquer. Ce fut une boucherie absolument inutile. Au début, nous étions vingt mille. Après avoir passé les barbelés, nous n'étions plus que quinze mille environ. C'est à ce moment-là que je fus touché. Un obus tomba pas très loin de moi et un morceau m'arracha le pied gauche. Je perdis connaissance et je ne me réveillai qu'un jour plus tard, dans une tente d'infirmerie. Plus tard, j'appris que parmi les vingt mille soldats qui étaient partis à l'assaut, seuls cinq mille avaient pu survivre grâce à un repli demandé par le Général Pétain.

Dans ta dernière lettre, tu m'as dit que tu étais enceinte depuis ma permission d'il y a deux mois. Quand notre enfant naîtra, tu lui diras que son père est mort en héros pour la France. Et surtout, fais en sorte à ce qu'il n'aille jamais dans l'armée pour qu'il ne meure pas bêtement comme moi.

Je t'aime, j'espère qu'on se reverra dans un autre monde, je te remercie pour tous les merveilleux moments que tu m'as fait passer, je t'aimerai toujours.

Adieu

Soldat Charles Guinant

 

 

Verdun, le 7 septembre 1917,

Chère Lucie,

Je t'écris pour te donner de mes nouvelles. Hier soir, vers 19h, mes camarades et moi commencions la soupe ; il n'y en avait pas assez pour tout le monde, alors on a partagé nos parts qui étaient déjà maigrelettes. A ce moment-là, nous avons été appelés à faire un assaut dans la tranchée des Boches. J'ai commencé à courir et à tirer sur les Allemands. Quelques minutes plus tard, j'étais à terre. Ma jambe était ouverte, une mare de sang tapissait le sol. La fin des coups de feu était proche. Les infirmières sont venues me chercher. Surtout, ne t'inquiète pas, je suis légèrement blessé à la jambe. Je suis heureux de t'écrire. Ces temps-ci, le courrier se fait rare à cause du manque de facteurs. Les docteurs ont dit que ma jambe se rétablirait très vite. Je te demande pardon de ne pas être à tes côtés dans des moments aussi durs et que tu doives élever nos enfants seule. Je suis désolé.

Bonne nuit ma petite Lucie.

Soldat Charles Guinant

P.S. : Embrasse Charles, Alphonse, Léonine et Georges de ma part. Et surtout ne t'inquiète pas pour moi.

Audrey Delize,

 

 

Verdun, le 18 octobre 1917,

Ma très chère Louise,

J'ai quitté les tranchées hier au soir vers 23h, maintenant je suis au chaud et au sec à l'hôpital, j'ai à peu près ce qu'il faut pour manger. Hier, vers 19h, on a reçu l'ordre de lancer une offensive sur la tranchée ennemie à un peu plus d'un kilomètre. Pour arriver là-bas, c'est le parcours du combattant, il faut éviter les obus, les balles allemandes et les barbelés. Lorsqu'on avance, il n'y a plus de peur, plus d'amour, plus de sens, plus rien. On doit courir, tirer et avancer. Les cadavres tombent, criant de douleur. C'est tellement difficile de penser à tout que l'on peut laisser passer quelque chose, c'est ce qui m'est arrivé. A cent mètres environ de la tranchée Boche, un obus éclata à une dizaine de mètres de moi et un éclat vint s'ancrer dans ma cuisse gauche, je poussai un grand cri de douleur et tombai sur le sol. Plus tard, les médecins et infirmiers vinrent me chercher pour m'emmener à l'hôpital, aménagé dans une ancienne église bombardée. L'hôpital est surchargé, il y a vingt blessés pour un médecin. On m'a allongé sur un lit, et depuis j'attends les soins.

Embrasse tendrement les gosses et je t'embrasse.

Soldat Charles Guinant, brigadier, 58è régiment.

P.S. : J'ai reçu ton colis ce matin, cela m'a fait plaisir, surtout le pâté et la viande. Si tu peux m'en refaire, j'y goûterai avec plaisir.

Arthur Berger

 

 

Mercredi 29 septembre 1915

Ma chère Louisette,

Je t'ai promis, presque solennellement, de te dire la vérité ; je vais m'exécuter, mais en revanche tu m'as donné l'assurance que tu aurais les nerfs solides et le coeur ferme. Je suis depuis ce matin dans des tranchées conquises depuis 2 jours, l'ensemble de ces tranchées et boyaux forme un véritable "labyrinthe", où j'ai erré 3 heures cette nuit, absolument perdu. Les traces de la lutte ardente y sont nombreuses et saisissantes; et d'abord elles sont plus qu'à moitié détruites par l'ouragan de mitraille que notre artillerie y a lancé, aussi sont-elles incommodes et horriblement sâles malgré les réparations urgentes que nous y avons faites; tout y manque: l'eau (propre ou sale), les boyaux, les latrines ; elles sont à moins de 200 mètres de la 1ère ligne ennemie, avec laquelle elles communiquent par des boyaux obturés ; elles sont parsemées de cadavres français et allemands; sans presque me déranger j'en compte bien 20 figés dans les attitudes les plus macabres. Ce voisinage n'est pas encore nauséabond, mais il fait tout de même mal aux yeux; ce matin, à 5 heures, nous arrivons mouillés et harassés, et j'entre dans le premier abri venu pour me détendre, j'avise une bonne planche, m'y étends, la trouve moelleuse, mais 5 minutes après je m'aperçois qu'elle fait sommier sur 2 cadavres allemands ; et bien, crois-moi, ça fait tout de même quelque chose, au moins la 1ère fois. On marmite fort tout autour de nous et vraiment c'est parfois un vacarme; déjà je ne salue presque plus. Le mal n'est pas là ; il est surtout dans le temps qui est affreux; depuis 3 jours au moins, les rafales de pluie succèdent aux averses; les boyaux sont des fondrières inommables, où l'on glisse, où l'on se crotte affreusement ; aussi suis-je sâle au superlatif, au moins jusqu'à la ceinture ; mes mains sont boueuses et les resteront jusqu'au départ ; mes souliers sont pleins d'eau; heureusement le corps est sec, car l'air est presque froid et le ciel livide. Autour de moi les gens font une tête! Il nous faudra beaucoup de patience et de moral. Nous sommes coiffés du nouveau casque en tôle d'acier; c'est lourd et incommode, mais cela donne une sérieuse protection contre les éclats de fusants et contre les ricochets, aussi le porte-t-on sans maugréer. Nous avons aussi tout un attirail contre les gaz asphyxiants. Mais nous serons mal ravitaillés: un seul repas, de nuit, qui arrivera froid le plus souvent; et cela s'explique à la fois par la longueur des boyaux et par la difficulté de parcourir une large zone découverte. A ce tableau un peu sombre mais véridique il convient d'ajouter deux correctifs; d'abord nous aurons un rôle défensif, nous sommes chargés de mettre en état le secteur très bouleversé; ensuite les Allemands contre-attaquent peu, par suite du manque d'effectifs et de l'état de leurs affaires en Champagne. Pour ces 2 raisons, il se pourrait très bien que nous n'ayons pas à les regarder dans les yeux; c'est d'ailleurs le voeu unanime ici.

Ma lettre va t'arriver en pleine période de réinstallation et de soucis ; j'essayerai d'en prendre ma part de loin ; cela me distraira et me fondra un peu plus avec vous. Je te souhaite du calme et du courage pour triompher de ces petites difficultés. Tu sais combien je t'aime et quels tendres baisers je t'envoie, partage avec nos chers petits.

Déléage

P.S. J'approuve absolument ta décision relative à la gentille offre de Catherine.

 

 

Le 22 février 1915

Ma chère Marie,

Tu ne saurais croire la vaillance et l'héroïsme de nos braves soldats ; quand je dis : " vaillance et héroïsme ", je n'entends pas parler comme les journaux dans un sens vague et général et prendre ces mots presque comme un cliché systématique lorsqu'il s'agit de nos troupes, mais bien au contraire, je veux donner à ces mots toute leur extension et je précise. Hier à 14h devait avoir lieu par 3 sections de mon régiment, l'attaque dune tranchée allemande, pourvue de défenses accessoires fantastiques : une largeur d'une dizaine de mètres, sillonnée en tous sens comme une toile d'araignée de fils de fer barbelés et épais reliant entre eux d'énormes piquets de 1,75m de haut et constitués par des madriers de chemins de fer. A 14h donc devait avoir lieu une canonnade intense assaut à la baïonnette de la tranchée allemande par notre artillerie pour faire filer les boches en même temps qu'un bombardement intense de ces réseaux de fils de fer formidables (séchoirs). A 14h30, fusée, cessation de l'artillerie, assaut à la baïonnette, victoire : comme tu le vois, c'est très simple sur le papier, mais h é l a s combien différent dans la réalité. Donc à 14h, vive canonnade. tout tremble. A 14h30 le commandant de l'attaque lance une fusée signal pour faire cesser le feu de l'artillerie et permettre à nos poilus d'avancer Mets-toi un instant dans la peau des officiers et des hommes qui vont partir. Jusqu'à 14h, les hommes dorment tranquilles, couchés sur le ventre dans leurs tranchées, harassés qu'ils sont par plusieurs nuits de travail; ils ne se doutent de n'en. Un de leur capitaine disait : " Ils me font pitié, je n'ose pas les réveiller ". Cependant les 3 lieutenants commandant chacun une section à 200 m d'intervalle environ, savent depuis 1Oh ce qui va se passer et ils se promènent pensifs dans la tranchée. A quoi servira cette attaque se disent-ils; nous ne pourrons jamais arriver au but, car les réseaux de fils de fer nous en empêcheront et par suite nous sommes tous destinés à nous faire tuer sur place.. . Mais que faire ? l'ordre d attaquer est formel, il faut marcher. L'un d'eux avisant le téléphoniste de son secteur lui dit : " Passe-moi ton fusil et ton équipement, je veux faire le coup de feu avec mes hommes et comme eux; puis, voici 4 lettres d'adieux que tu enverras ce soir chez moi si tu peux t'en tirer " A deux heures, tous trois adressent quelques mots à leurs hommes pour les exhorter à marcher droit et vite et à sacrifier leur vie pour l'avenir de la France. Cependant voyant plus clair que leurs hommes ils s'aperçoivent avec terreur qu'a 2 h 30 malgré la précision du tir de notre artillerie les fils de fer y sont toujours et sur la même profondeur d'une dizaine de mètres environ. A ce moment la fusée signal est lancée par le commandant de l'attaque. Aussitôt, des trois points en question, chacun à sa place, les lieutenants, l'un revolver au poing, l'autre baïonnette au canon comme un soldat, s'élancent hors de la tranchée aux cris de: "Baïonnette au canon" "En avant" "A l'assaut" "Pour la France" et l'un d'entre eux entonne La Marseillaise accompagné de ses hommes.. Des trois points les petits groupes s'avancent en criant et chantant baïonnette en avant, au pas de gymnastique vers la tranchée boche où ils doivent converger Chaque groupe est ainsi constitué: un lieutenant, derrière lui, six sapeurs du génie, sans fusils, armés de boucliers d'une main, d'énormes cisailles de l'autre (pour couper les fils de fer). Derrière eux toute la section, et fermant la marche, six sapeurs portant des pelles et des pioches, pour travailler sitôt arrivés dans la tranchée à la défense de celle-ci. C'est sublime "sublime" de voir cet élan enthousiaste chez des hommes assez âgés, en campagne depuis de longs mois et allant tomber volontairement (parce que c'est l ' ordre) dans les pièges qu'ils connaissent si bien et où ils ont laissé tant d'amis. Successivement, chacun des trois lieutenants tombe frappé mortellement à la tête : les hommes, tel un château de cartes dégringolent tour à tour; ils continuent tout de même: quelques uns arrivent jusqu'aux fils de fer: ils sont trop gros hélas! Leur sergent tombe, un autre aussi. Que faire?... Avancer? Impossible! Reculer?: de même... et, tandis que froidement, à 1 abri de leurs tranchées et de leurs boucliers les allemands visent et descendent chacune de ces cibles vivantes les hommes se couchent là, grattant la terre de leurs doigts pour amonceler un petit tas devant leur tête et tâcher ainsi de s'abriter contre les balles. Voyant l'impossibilité d'avancer le commandant leur envoie un homme, agent de liaison pour leur dire de se replier en arrière dans leur tranchée: celui-ci en rampant à plat ventre arrive à transmettre l'ordre: " Pouvez-vous vous replier si c'est possible?" Hélas! non, on ne peut ni avancer, ni reculer Il faut attendre la nuit. A la nuit, je vais à B. pour aider mes collègues, les blessés arrivent peu à peu au nombre de 44. Les 3 lieutenants, dont le sous-préfet d'orange, ont été tués : ce dernier que j'ai reçu avait une balle dans le front . Admirable de stoïcisme, aucun blessé ne se plaint de son sort et de l 'inutilité de cette attaque au cours de laquelle il a été si affreusement mutilé. Que d'horribles blessures: l'un a le poumon qui sort et il ne se plaint pas, l'autre a des débris de cerveau sur son cou et ses épaules et il veut marcher: "Je veux qu'on me porte, dit-il"; l'un blessé à 3 endroits et reblessé pendant qu'on le transportait, se tournant vers moi pendant que je lui mettais un rapide appareil de fortune à sa jambe gauche cassée me dit simplement ceci: "Ce qu'il faut souffrir pour la France". Je ne pus retenir mes larmes... Ce héros obscur est peut être mort à l'heure qu'il est, mais comme cette phrase si simple est grande et sublime dans la bouche d'un homme peu instruit et qui vient de Sacrifier sa vie à la fleur de l'âge. J'ai eu deux brancardiers tués et un blessé. Et ce matin à 5 h 3 0, je conduisais mes 3 derniers blessés sur la crête de X où il fallait absolument avoir passé avant le lever du jour J'ai eu juste le temps. Et à 7h 30, je rentrais à mon poste. Ne crois-tu pas chère Marie que tous ces morts quels qu'ils soient doivent aller droit au ciel après de semblables actes d'héroïsme et ne crois-tu pas odieux, honteux, scandaleux que Messieurs les Députés à la chambre veuillent refuser ou même discuter l'attribution d'une "croix de guerre" à ces hommes, tous des héros, sous prétexte qu'il faut qu'ils soient cités à l'ordre de l'armée... . Pour eux l'ordre du jour de la Division n'est pas suffisant. "Oh! injustice et ingratitude humaines" Tandis que vous vous promenez dans les rues ou les lieux de plaisir de Paris tandis que mollement assis dans un bon fauteuil de velours, au coin d'un bon feu, à l'abri de la pluie et scandalisés si un grain de poussière ou une goutte d'eau viennent ternir l'éclat de vos bottines, vous discutez pour savoir si l'absinthe est un poison ou si le mot "bar" est mieux que "débit de boissons" ou "établissement " tandis que loin du danger vous vous demandez d'un air fâché et dédaigneux: " Qu'est-ce qu'ils font donc? Pourquoi n'avancent-ils pas? Si j'étais au feu je ferais cela..." Pendant ce temps Messieurs les Députés, vos concitoyens fiançais, vos frères, les fantassins dont le nom seul évoque on ne sait pourquoi, le mépris le plus grand, les soldats en général sont en train de recommander leur âme à Dieu avant d'accomplir "dans l'ombre" sans rien attendre de la postérité le plus grand des sacrifices, le sacrifice de leur vie. Et c'est vous qui êtes si prompts à vous décerner mutuellement des décorations plus ou moins méritées par quelque beau discours ou quelque puissant appui, c'est vous dis-je qui refusez d 'accorder à nos soldats la petite " croix de guerre " si vaillamment méritée; bien petit dédommagement, en vérité pour une jambe ou un bras de moins, qu'un petit morceau de métal suspendu à un ruban quelconque, mais ce sera pourtant tout ce qui restera dans quelques années d'ici pour rappeler la conduite sublime de ces malheureux estropiés que le monde regardera d'un œil dédaigneux. De plus c'est si simple et ça ferait tant de plaisir à ces braves, ca stimulerait tant le courage des autres. Certes, ce n est pas pour ça qu'ils se battraient; mais ce serait tout de même une juste récompense. Alors que nos ennemis distribuent à tort et à travers des croix de fer, de cuivre ou de bronze, nous nous montrerions si parcimonieux. Excuse mon bavardage, ma chère Marie, mais je suis écœuré de toutes ces discussions à la Chambre. Et que penser (tant pis si la censure arrête ma lettre), je ne cite d'ailleurs pas de noms, que penser de certains chefs qui lancent des hommes sur un obstacle insurmontable, les vouant ainsi à une mort presque certaine et qui semblent jouer avec eux, comme on joue aux échecs, avec comme enjeu de la patrie s'ils gagnent, un galon de plus. Ne te scandalise pas, ma chère Marie, je t'écris encore sous le coup de l'émotion d'hier et de cette nuit et bien que je n ai pas du tout pris part à cette lutte, j'ai été très touche ainsi que d'ailleurs tous les officiers même supérieurs qui sont ici; l'un d'eux ce matin en pleurait de rage et de pitié. Ne crois pas d'ailleurs que mon moral soit atteint le moins du monde, il est excellent.

Maurice

 

  **Originaire de Marseille, Maurice Antoine Martin-Laval était l'un des six enfants d'un armateur de la ville. IL avait vingt-trois ans lorsqu 'il écrivit ces mots à sa sœur Marie. II était médecin auxiliaire au 58e R.I., et il allait avec les brancardiers ramasser les blessés sur les champs de bataille. Ses deux frères, André et Fernand, eurent comme lui la chance de survivre à La guerre.

 

 

Le 31 juillet

Les tranchées de première ligne sont en face de nous. Ici, en plus des balles, des bombes et des obus, on a la perspective de sauter à 100 mètres en l'air d'un instant à l'autre ; c'est la guerre des mines. La dernière explosion a fait un trou de 25 mètres de profondeur sur 50 mètres de diamètre. Inutile de te dire ce que sont devenus ceux qui se trouvaient dans le rayon.

Pierre Rullier

 

 

Octobre 1915

Je crois n'avoir jamais été aussi sale. Ce n'est pas ici une boue liquide, comme dans l'Argonne. C'est une boue de glaise épaisse et collante dont il est presque impossible de se débarrasser, les hommes se brossent avec des étrilles. Par ces temps de pluie, les terres des tranchées, bouleversées par les obus, s'écroulent un peu partout, et mettent au jour des cadavres, dont rien, hélas, si ce n'est l'odeur, n'indiquait la présence. Partout des ossements et des crânes. Pardonnez - moi de vous donner ces détails macabres; ils sont encore loin de la réalité.

Jules Grosjean

 

 

Mercredi 5 mai 1915

Chérie,

Voilà le baptême du feu, c'est chose tout à fait agréable, tu peux le croire, mais je préférerais être bien loin d'ici plutôt que de vivre dans un vacarme pareil. C'est un véritable enfer. L'air est sillonné d'obus, on n'en a pas peur pourtant: nous arrivons dans un petit village, où se fait le ravitaille­ment; là, on trouve dans des casemates enfoncées dans la terre les gros canons de 155 ; il faudrait que tu les entendes cracher, ceux-là; ils sont à cinq kilomètres des lignes, ils tirent à 115 sur l'artillerie boche. On sort du village à l'abri d'une petite crête, là commencent les boyaux de communication; ce sont de grands fossés de 1 mètre de large et de deux mètres de profondeur; nous faisons trois kilomètres dans ces fossés, après on arrive aux tranchées qui sont assez confortables. De temps en temps, on entend siffler quelques balles, les Boches nous envoient quelques bombes peu redoutables; nous sommes à deux cents mètres des Boches, ils ne sont pas trop méchants. Je me suis promené à huit cents mètres sur une route, à peine si j'en ai entendu deux siffler; nous avons affaire à des Bavarois qui doivent en avoir assez de la guerre, ça va changer d'ici quelques jours. Nous faisons des préparatifs formidables en vue des pro­chaines attaques. Que se passera-t-il alors, je n'en sais rien, mais ce sera terrible car à tout ce que nous faisons nous prévoyons une chaude affaire. J'ai le cœur gros mais j'attends toujours confiant; nous prévoyons le coup prévu avant dimanche. Si tu n'avais pas de mes nouvelles après ce jour, c'est qu'il me sera arrivé quelque chose, d'ailleurs tu en seras avertie par un de mes camarades. Il ne faut pas se le dissimuler, nous sommes en danger et on peut prévoir la catastrophe; sois toujours confiante malgré cela parce que tous n'y restent pas.

Alphonse

  **Neuf jours après avoir écrit cette lettre, Alphonse X a été tué par un obus.

-

 

Le 27 août 1916

Cher papa,

Dans la lettre que j'ai écrite à maman, je lui disais tout notre bonheur à nous retrouver « nous-mêmes» après s'être vus si peu de chose... à la merci d'un morceau de métal!... Pense donc que se retrouver ainsi à la vie c'est presque de la folie: être des heures sans entendre un sifflement d'obus au-dessus de sa tête... Pouvoir s'étendre tout son long, sur de la paille même... Avoir de l'eau propre à boire après s'être vus, comme des fauves, une dizaine autour d'un trou d'obus à nous disputer un quart d'eau croupie, vaseuse et sale pouvoir manger quelque chose de chaud à sa suffi­sance, quelque chose où il n'y a pas de terre dedans, quand encore nous avions quelque chose à manger... Pou­voir se débarbouiller, pouvoir se déchausser, pouvoir dire bonjour à ceux qui restent... Comprends-tu, tout ce bon­heur d'un coup, c'est trop. J'ai été une journée complète­ment abruti. Naturellement toute relève se fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d'avoir quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un arbre vivant, pas un arbre qui ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou trois heures de repos tout enfiévré voir soudain une rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu de voir quelque chose qui détruit! Pense que de chaque côté des lignes, sur une largeur de un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure; mais une terre grise de poudre, sans cesse retournée par les obus: des blocs de pierre cassés, émiettés, des troncs déchiquetés, des débris de maçonnerie qui laissent supposer qu'il y a eu là une construction, qu'il y a eu des «hommes »... Je croyais avoir tout vu à Neuville. Eh bien non, c'était une illusion. Là-bas, c'était encore de la guerre: on entendait des coups de fusil, des mitrailleuses, mais ici rien que des obus, des obus, rien que cela; Fuis des tranchées que l'on se bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l'air, du sang qui éclabousse... Tu vas croire que j'exagère, non. C'est encore en dessous de la vérité. On se demande comment il se peut que l'on laisse se produire de pareilles choses. Je ne devrais peut-être pas décrire ces atrocités, mais il faut qu'on sache, on ignore la vérité trop brutale. Et dire qu'il y a vingt siècles que Jésus-Christ prêchait sur la bonté des hommes! Qu'il y a des gens qui implorent la bonté divine! Mais qu'ils se rendent compte de sa puissance et qu'ils la comparent à la puissance d'un 380 boche ou d'un 270 français 1... Pauvres que nous som­mes! P.P.N.

Nous tenons cependant, c'est admirable. Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est que les Boches attaquent encore. Il faut avouer que jamais on aura vu une pareille obstination dans le sacrifice inutile: quand par hasard ils gagnent un bout de terrain ils savent ce que ça leur coûte et encore ne le conservent-ils pas souvent. J'espère aller bientôt vous revoir et on boira encore un beau coup de pinard à la santé de ton poilu qui t'embrasse bien fort.

René PIGEARD

 

 

24 juin 1915

Dans la tranchée, le pis, ce sont les torpilles. Le déchirement produit par ces 50 kg de mélinite en éclatant est effroyable. Quand une d'elles tombe en pleine tranchée, et ces accidents-là arrivent, elle tue carrément 15 à 20 types. L'une des nôtres étant tombée chez les Boches, des pieds de Boches ont été rejetés jusque sur nos deuxièmes lignes.

Michel LANSON

 

 

1914

Les canons et les fusils ne marchaient plus, il régnait un silence de mort. Il n'y avait que les blessés qui appelaient: Brancar­diers! Brancardiers! A moi, au secours, d'autres suppliaient qu'on les achève. C'était affreux à voir. [...] le bombardement commençait et il fallait rester là, à attendre les obus, sans pou­voir bouger jusqu'au soir 8 heures où on venait nous relever. Chaque soir il y avait 100 ou 200 blessés sans compter les morts. Un jour, on y passait la journée, l'autre la nuit, avec cela coucher à la belle étoile, nous n'avions rien pour nous couvrir, je me demande comment nous avons résisté. A l'ordinaire on ne tou­chait pas grand-chose, et la viande que tu touchais, on te la donnait à 2 heures du matin, c'était l'heure de partir, il fallait la balancer, on mangeait du pain sec; il y a longtemps que nous n'avions plus de provisions de réserve.

Pierre CHAUSSON

 

 

Le 26 juillet 1915

J'ai vu de beaux spectacles! D'abord les tranchées de Boches défoncées par notre artillerie malgré le ciment et les centaines de sacs de terre empilés les uns au-dessus des autres; ça c'est intéressant.

Mais ce qui l'est moins, ce sont les cadavres à moitié enterrés montrant, qui un pied, qui une tête; d'autres, enterrés, sont découverts en creusant les boyaux. Que c'est intéressant la guerre! On peut être fier de la civilisation!

Pierre RULLIER

 

 

Juillet 1915

L'attaque du 9 a coûté (c'est le chiffre donné par les officiers) quatre-vingt-cinq mille hommes et un milliard cinq cents mil­lions de francs en munitions. Et à ce prix, on a gagné quatre kilomètres pour retrouver devant soi d'autres tranchées et d'autres redoutes. Si nous voulons prolonger la guerre, il faudra renoncer à ces offensives partielles et coûteuses, et reprendre l'immobilité de cet hiver. Je crois que dans l'état de fatigue où sont les deux infanteries, c'est celle qui attaquera la première qui sera la pre­mière par 'terre. En effet, partout on se heurte aux machines. Ce n'est pas homme contre homme qu'on lutte, c'est homme contre machine. Un tir de barrage aux gaz asphyxiants et douze mitrailleuses, en voilà assez pour anéantir le régiment qui attaque. C'est comme cela qu'avec des effectifs réduits les Boches nous tiennent, somme toute, en échec. Car enfin nous n'obtenons pas le résultat désiré, qui est de percer. On enlève une, deux, trois tranchées, et on en trouve autant derrière.

Michel LANSON

 

 

Le 27 août 1916

Cher papa,

Dans la lettre que j’ai écrite à maman, je lui disais tout notre bonheur à nous retrouver « nous-même » après s’être vu si peu de chose… à la merci d’un morceau de métal !...Pense donc que se retrouver ainsi à la vie c’est presque de la folie: être des heures sans entendre un sifflement d’obus au-dessus de sa tête… Pouvoir s’étendre tout son long, sur de la paille même… Avoir de l’eau propre à boire après s’être vus, comme des fauves, une dizaine autour d’un trou d’obus à nous disputer un quart d’eau croupie, vaseuse et sale ; pouvoir manger quelque chose de chaud à sa suffisance, quelque chose où il n’y ait pas de terre dedans, quand encore nous avions quelque chose à manger… pouvoir se débarbouiller, pouvoir se déchausser, pouvoir dire bonjour à ceux qui restent… Comprends-tu, tout ce bonheur d’un coup, c’est trop. J’ai été une journée complètement abruti. Naturellement toute relève se fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d’avoir quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un arbre vivant, pas un arbre qui ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou trois heures de repos tout enfiévré voir soudain une rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu de voir quelque chose qui détruit!

Pense que de chaque côté des lignes, sur une largeur d’un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure, mais une terre grise de poudre, sans cesse retournée par les obus : des blocs de terre cassés, émiettés (….) puis des tranchées que l’on se bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l’air, du sang qui éclabousse… Tu vas croire que j’exagère, non. C’est encore en dessous de la vérité. (…) Nous tenons cependant, c’est admirable? Mais ce qui dépasse l’imagination, c’est que les Boches attaquent encore. Il faut avouer que jamais on n’aura vu une pareille obstination dans le sacrifice inutile : quand par hasard ils gagnent un bout de terrain ils savent ce que ça leur coûte et encore ne le conservent-ils pas souvent. J’espère aller bientôt vous revoir et on boira encore un beau coup de pinard à la santé de ton poilu qui t’embrasse bien fort.

René Pigeard

 

 

14 décembre 1914, 8 heures du soir

Ma bien chérie,

J’ai reçu ton télégramme. Que je suis content et inquiet! Comment vas-tu, chérie, comment va notre fillette ? As-tu bien souffert ? As-tu pu avoir un médecin? Avais-tu trouvé une nourrice? Le télégramme est bien bref… Que j’attends des détails… je crains tant de choses. L’état d’esprit dans lequel tu vis depuis quatre mois et demi a pu avoir une influence malheureuse. Le souci peut lui nuire. Reste courageuse ma chérie. Pense à notre fillette. Comment l’appelles-tu? Fais-moi vite savoir son nom. Qu’il me tarde de la voir, que je suis impatiente de revenir. Mais mon retour est encore bien loin, plusieurs mois certainement… Cause-moi longuement d’elle dès que tu pourras le faire. Dis-moi tout. J’espère la voir. Je veux la voir. Que je regrette qu’elle ne soit pas née un an plus tôt ! Fais-moi envoyer beaucoup de papier à lettre pour que je puisse t’écrire longuement. Toutes les fois que la chose ne sera pas possible, embrasse-la pour moi. Je ne dormirai sans doute pas de cette nuit. Mais sois tranquille, je ne serai pas malheureux, pourtant, je suis inquiet: s’il y avait des complications, il ne t’est pas commode d’avoir un médecin et il n’y a guère de pharmaciens. (…) Dis-moi que notre enfant vivra, il me tarde de savoir. C’est si frêle, ces pauvres petits. Il faut si peu. J’espère. De quelle couleur sont ses yeux? Comment sont ses menottes? Sera-t-elle jolie? Que je voudrais qu’elle te ressemble. Hélas, je ne pourrai pas la voir toute petite. Je l’aime, vois-tu, je l’aime autant que je t’aime. Dis-moi, fais moi dire beaucoup de choses d’elle. Pleure-t-elle beaucoup? Toi, tu souffres, chérie ? As-tu pu rédiger le télégramme toi-même ; non, sans doute on l’a signé pour toi pour me rassurer. Mais pourquoi cela irait-il? N’avons-nous pas assez d’épreuves sans cela? Tout va bien, n’est-ce-pas? Tu me donneras de bonnes nouvelles. Dès que tu pourras m’écrire, tu le feras longuement. Où serai-je alors ? Quelque part sur le front; il y a loin de la Suisse à la mer du Nord. Chacun n’est qu’un atome. Mais si tout va bien, je vivrai, j’ai confiance. Je garde toujours mon sang-froid ; nous serons bien heureux, va, plus tard, dans quelques mois, nous en achetons bien le droit. Je n’ai pas vu notre enfant, je veux le voir, et j’ai l’intime conviction que je le verrai. Il le faut bien, n’est-ce-pas? Garde mes lettres, si je ne revenais pas, elle pourra les lire plus tard, elle saura que son papa l’a bien aimée. Fais que notre enfant soit digne de toi et de ses grands-parents : elle n’aura pas à rougir de son nom, dis-lui bien que si j’ai pu tirer dans ces affreux moments c’était par nécessité mais que je n’ai jamais sacrifié une vie inutilement, que je réprouve ces meurtres collectifs, que je les considère comme pires que des assassinats, que je n’ai haï que ceux qui les ont voulus. Enseigne-lui à être bonne et simple. Au fur et à mesure qu’elle grandira et pourra te comprendre, instruis-la en tout, ne crains pas de lui parler des laideurs de la vie, qu’elle ne soit pas désarmée et qu’elle ne fasse souffrir personne. Ne tolère jamais chez elle la médisance. Je voudrais qu’elle puisse faire de la musique et des langues étrangères, sans cela on n’est que des êtres incomplets. Mais pourquoi te dire tout cela, tu le sais aussi bien que moi et puis nous serons bien là tous les deux. En attendant mon retour, aime-là beaucoup, doublement pour toi et pour moi et fais-moi vite savoir son nom. J’aimerais bien une Lucienne, Yvonne, Marguerite, Marcelle, Germaine… Que sais-je, ou bien donne-lui un prénom anglais, il y en a de gentils. Mais c’est déjà fait, je l’aime sous n’importe quel nom. Il me tarde de le savoir, c’est tout. (…)

Marin Guillaumont

 

  **Marin Guillaumont à sa femme Marguerite, le 14 décembre 1914, d’origine auvergnate, Marin Guillaumont était instituteur avant la guerre. Il y fut blessé et gazé et mourut huit ans après la guerre, en 1926. Sa femme Marguerite venait de donner naissance à leur fille Lucile lorsqu’il lui écrivit cette lettre.

 

 

 

26 avril 1915

Mon cher Jean

Je viens de recevoir tes deux cartes dont je te remercie. Le temps est en ce moment superbe, et étant dehors 24 heures sur 24, c'est une chose énorme pour nous. Je suis toujours dans mes tranchées et dans mon bois qui par cette saison est vraiment agréable à habiter et je ne peux me plaindre par un si beau temps de ma vie de sauvage. Les boches sont assez calme en ce moment, nous ne recevons plus de crapouillots dans notre coin et c'est déjà quelque chose. Mais n'empêche qu'ils sont assez lâches et aussi traîtres par ici qu'ailleurs. Dernièrement un sergent posant des fils de fer devant la tranchée se fait tuer, il se trouve donc entre les deux lignes à 50 mètres de nous et à 100 mètres des boches. Pour ramener son corps un brancardier, son brassard visiblement placé dans le haut de son bras saute la tranchée et va muni d'une corde pour ficeler le malheureux. Le travail est fait, maintenant le brancardier n'a plus qu'à se retirer; et nous n'avons plus de la tranchée qu'à tirer à nous la corde. Les boches ont laisser le brancardier accomplir sa tâche, mais au moment où celui-ci va regagner la tranchée, il tombe recevant une balle en plein dans le dos!!! Ils viennent crier "camarade" et sont prêts si l'on ne prend pas la précaution de les fouiller, de vous tirer un coup de revolver sitôt qu'ils en trouvent l'occasion. Race de barbare! Oh oui race de barbare, race de barbare race de lâche, pour laquelle il ne faut aucune pitié. Il faut les réduire à l'impuissance et vaincre jusqu'au bout cette Allemagne formidable d'arrogance. Je te quitte mon cher Jean en te souhaitant bonne chance jusqu'au bout.

Ton cousin André

 

Les Martyrs de Vingré: six poilus

Le caporal Paul Henry Floch, les soldats Jean Blanchard, Francisque Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet et Jean Quinault du 298e R.I., connus pour avoir été des soldats fusillés pour l'exemple pendant la Première Guerre mondiale le 4 décembre 1914 et réhabilités par la Cour de Cassation le 29 janvier 1921.

 

3 décembre 1914, 11 heures 30 du soir

Ma chère Bien-aimée,

C'est dans une grande détresse que je me mets à t'écrire et si Dieu et la Sainte Vierge ne me viennent en aide c'est pour la dernière fois, je suis dans une telle détresse et une telle douleur que je ne sais trouver tout ce que je voudrais pouvoir te dire et je vois d'ici quand tu vas lire ces lignes tout ce que tu vas souffrir ma pauvre amie qui m'es si chère, pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi. Je serais dans le désespoir complet si je n'avais la foi et la religion pour me soutenir dans ce moment si terrible pour moi. Car je suis dans la position la plus terrible qui puisse exister pour moi car je n'ai plus longtemps à vivre à moins que Dieu par un miracle de sa bonté ne me vienne en aide. Je vais tâcher en quelques mots de te dire ma situation mais je ne sais si je pourrai, je ne m'en sens guère le courage. Le 27 novembre, à la nuit, étant dans une tranchée face à l'ennemi, les Allemands nous ont surpris, et ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée, nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière, et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat: une dizaine de prisonniers à la compagnie dont un à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd'hui soir l'escouade (vingt-quatre hommes) au conseil de guerre et hélas! nous sommes six pour payer pour tous, je ne puis t'en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l'ami Darlet pourra mieux t'expliquer, j'ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi; c'est ce qui me donne la force de pouvoir t'écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m'as rendu si heureux le temps que j'ai passé près de toi, et dont j'avais tant d'espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin on nous a fait déposer sur ce qui s'était passé, et quand j'ai vu l'accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait se douter, j'ai pleuré une partie de la journée et n'ai pas eu la force de t'écrire, le lendemain je n'ai pu te faire qu'une carte; ce Notre-Dame de Fourvière à qui j'avais promis que nous irions tous les deux en pèlerinage, que nous ferions la communion dans notre église et que nous donnerions cinq francs pour l'achèvement de sa basilique, Notre-Dame de Lourdes que j'avais promis d'aller prier avec toi au prochain pèlerinage dans son église pour demander à Dieu la grâce de persévérer dans la vie de bon chrétien que je me proposais que nous mènerions tous les deux ensemble si je retournais près de toi, ne nous abandonneront pas et si elles ne m'exaucent pas en cette vie, j'espère qu'elles m'exauceront en l'autre. Pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi, ma bien-aimée, toi que j'ai de plus cher sur la terre, toi que j'aurais voulu rendre si heureuse en vivant chrétiennement ensemble si j'étais retourné près de toi, sois bien courageuse, pratique bien la religion, va souvent à la communion, c'est là que tu trouveras le plus de consolation et le plus de force pour supporter cette cruelle épreuve. Oh ! si je n'avais cette foi en Dieu en quel désespoir je serais! Lui seul me donne la force de pouvoir écrire ces pages. Oh ! bénis soient mes parents qui m'ont appris à la connaître ! Mes pauvres parents, ma pauvre mère, mon pauvre père, que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu ? Ô ma bien-aimée, ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu'ils seront de ce monde, sois leur consolation et leur soutien dans leur douleur, je te les laisse à tes bons soins, dis-leur bien que je n'ai pas mérité cette punition si dure et que nous nous retrouverons tous en l'autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t'en récompenseras, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu'ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimais beaucoup et qu'ils ne m'oublient pas dans leurs prières, que j'étais heureux d'être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. Au revoir là-haut, ma chère épouse.

Jean Blanchard

 

 

Ma bien chère Lucie,

Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé. Voici pourquoi: Le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m'ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J'ai profité d'un moment de bousculade pour m'échapper des mains des Allemands. J'ai suivi mes camarades, et ensuite, j'ai été accusé d'abandon de poste en présence de l'ennemi. Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu'il y a dedans. Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l'âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l'embarras dans lequel je vais te mettre... Ma petite Lucie, encore une fois, pardon. Je vais me confesser à l'instant, et j'espère te revoir dans un monde meilleur. Je meurs innocent du crime d'abandon de poste qui m'est reproché. Si au lieu de m'échapper des Allemands, j'étais resté prisonnier, j'aurais encore la vie sauve. C'est la fatalité... Ma dernière pensée, à toi, jusqu'au bout.

Henri Floch

 

 

Je t'écris mes dernières nouvelles. C'est fini pour moi. J'ai pas le courage. Il nous est arrivé une histoire dans la compagnie. Nous sommes passés 24 au conseil de guerre. Nous sommes 6 condamnés à mort. Moi, je suis dans les 6 et je suis pas plus coupable que mes camarades mais notre vie est sacrifiée pour les autres. Dernier adieu, chère petite femme. C'est fini pour moi. Dernière lettre de moi, décédé pour un motif dont je ne sais pas bien la raison. Les officiers ont tous les torts, et c'est nous qui sommes condamnés par eux. Jamais j'aurais cru finir mes jours à Vingré et surtout d'être fusillé pour si peu de chose et n'être pas coupable. Ca ne s'est jamais vu, une affaire comme cela. Je suis enterré à Vingré...

 

Jean Quinault, numéro matricule 1531

 

 

Je soussigné, Leymarie, Léonard, soldat de 2e classe, né à Seillac (Corrèze). Le Conseil de Guerre me condamne à la peine de mort pour mutilation volontaire et je déclare formelmen que je sui innocan. Je suis blessé ou par la mitraille ennemie ou par mon fusi, comme l'exige le major, mai accidentelmen, mais non volontrairemen, et je jure que je suis innocan, et je répète que je suis innocan. Je prouverai que j'ai fait mon devoir et que j'aie servi avec amour et fidelitée, et je je n'ai jamais féblie à mon devoir.

Et je jure devandieux que je sui innocan.

Léonard Leymarie, soldat au 305e R.I

 

  **Léonard Leymarie était simple soldat au 305e R.I.. Il ne fait pas partie des fusillés de Vingré, puisqu'il fut exécuté une semaine plus tard, le 12 décembre, à Fontenoy (Aisne), sous l'accusation de mutilation volontaire.

 

Outil gratuit et accessible à tous

Créer un site